À chaque révolution technique, la même question revient : est-ce encore de l’art ?

Lorsque la photographie est apparue, beaucoup de peintres et de critiques l’ont rejetée comme un simple procédé mécanique. Là où un portrait nécessitait des jours ou des semaines de travail, une photographie semblait se réduire à l’action d’appuyer sur un bouton. Pourtant, avec le temps, nous avons appris à reconnaître que l’art photographique ne résidait pas dans le geste technique lui-même, mais dans le choix du sujet, le cadrage, le moment, l’intention et la sélection. Notons-le : ces choix sont continus et fins. Le photographe décide de la lumière, de l’instant, de la focale, du grain. C’est cette densité de décisions qui fonde son auctorialité, pas l’absence d’effort manuel.

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle suscite des critiques similaires. On entend souvent que le prompting ne serait ni de l’art ni même un véritable savoir-faire, puisqu’il suffirait de saisir quelques mots dans une interface pour obtenir une image, une musique ou un texte.

Cette critique repose cependant sur une conception particulière de l’art : celle qui associe la valeur artistique à la quantité de travail manuel. Mais la critique la plus sérieuse ne porte pas là. Elle demande : à qui appartient le goût qui apparaît dans le résultat ? Car le modèle ne se contente pas d’exécuter, il apporte sa propre esthétique, héritée de son entraînement. Or cette première conception ne résiste pas toujours à l’histoire de l’art.

Les grands maîtres de la peinture européenne travaillaient souvent sur commande. Les ateliers de la Renaissance ou du XVIIe siècle fonctionnaient comme de véritables entreprises artisanales. Les peintres appartenaient à des corporations, employaient des assistants et répondaient aux attentes de mécènes. Certes, le maître dirigeait ses assistants de près : des instruments dressés, non des générateurs autonomes apportant leur propre matière. La délégation y était d’exécution, pas de goût. Pourtant, personne ne conteste aujourd’hui le caractère artistique de ces œuvres.

De même, le XXe siècle a profondément remis en question l’idée que l’art devait nécessairement passer par l’exécution manuelle. Avec le ready-made, Marcel Duchamp a montré qu’un acte de sélection pouvait suffire à fonder un geste artistique. Son urinoir était un geste critique, situé, dirigé contre l’institution. Il ne légitime pas tout, mais il déplace définitivement la question vers la décision. L’œuvre n’était plus seulement dans la fabrication de l’objet, mais dans la décision de le présenter comme tel.

Fountain (1917), le ready-made de Marcel Duchamp, photographié par Alfred Stieglitz. Urinoir (1917), Marcel Duchamp — photographie d’Alfred Stieglitz. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Cette évolution invite à déplacer la question. Au lieu de demander : « Qui a fabriqué l’œuvre ? », il devient plus pertinent de demander : « Où se situe la décision créative ? »

Tout dépend alors de l’intensité de la direction. Un mot jeté dans une interface, on prend ce qui sort : c’est une loterie. Une recherche, des contraintes, des itérations, des versions rejetées, une responsabilité assumée à la publication : c’est une œuvre dirigée.

Prenons l’exemple d’une chanson générée par IA. L’auteur peut avoir choisi le sujet, effectué des recherches, construit un contexte, défini des contraintes, sélectionné certaines versions et rejeté les autres avant de publier le résultat final. Dans ce cas, il ne se contente pas d’utiliser un outil : il dirige un processus de création.

Bien sûr, cela ne signifie pas que toute génération automatique est automatiquement de l’art. Une œuvre peut être banale, superficielle ou peu intéressante. Mais la qualité artistique d’une création est une question différente de son statut artistique. Dire qu’une œuvre est médiocre n’est pas la même chose que dire qu’elle n’est pas de l’art.

L’intelligence artificielle nous oblige finalement à reconnaître une réalité ancienne : l’art n’a jamais été réductible à la seule exécution technique. Les choix, les intentions, la sensibilité, la culture et le regard ont toujours joué un rôle central.

Le prompting peut alors être compris comme un nouveau médium. Comme la photographie en son temps, il automatise une partie du travail autrefois manuel. Mais l’automatisation d’un geste ne fait pas disparaître nécessairement l’acte créatif.

Lorsqu’une personne imagine une œuvre, en définit les grandes lignes, oriente sa réalisation et choisit le résultat final, elle participe à sa création. La question n’est donc peut-être pas de savoir si le prompting est de l’art ou de l’artisanat, mais de reconnaître qu’il introduit une nouvelle forme de création où l’exécution est largement déléguée tandis que l’intention et la direction demeurent humaines.

Après tout, si l’on accepte qu’un photographe puisse être un artiste alors que l’acte lui-même se réduit à appuyer sur un déclencheur, il devient difficile d’affirmer par principe qu’une personne guidant une intelligence artificielle ne puisse pas l’être également. La frontière ne passe pas entre la main et la machine. Elle passe entre celui qui prend ce que l’outil veut bien donner, et celui qui sait, version après version, ce qu’il refuse.