Un agent IA ne boit pas (encore) de café
Vers 370 avant notre ère, Platon fait raconter à Socrate un petit mythe égyptien. Le dieu Theuth présente l’écriture au roi Thamus comme un remède pour la mémoire, mais le roi n’y croit pas. Selon lui, ceux qui liront sans maître oublieront et n’auront qu’un savoir de façade, car ils croiront savoir sans vraiment savoir.
Socrate préférait donc l’oral. L’affaire est d’ailleurs ironique, puisque sa critique a traversé les siècles parce que Platon avait pris la peine de l’écrire.
Et nous le savons tous, le savoir existe en deux modes. Il y a l’oral, qui transmet, et il l’a fait pendant des millénaires. Et il y a l’écrit, qui accumule, et c’est cette accumulation qui a changé l’histoire de l’humanité.
Le village et sa mémoire
Projetons-nous maintenant dans une entreprise en 2026. Si on rejoue cette histoire à petite échelle, la plupart des organisations vivent encore comme une société orale.
Pourquoi a-t-on quitté ce fournisseur, pourquoi ne livre-t-on jamais le vendredi, et pourquoi ce KPI se calcule-t-il de cette manière plutôt que d’une autre ? Les réponses existent, mais elles sont rarement écrites, car elles sont dans la tête de quelqu’un et se racontent au café.
Et au bureau, il faut bien le reconnaître, ça marche. On tend l’oreille à la conversation d’à côté, on lève la tête de son écran pour demander au collègue d’en face et on rattrape le contexte au déjeuner. L’information circule sans le moindre effort, et le bureau fonctionne comme un cache humain, rapide, riche et contextuel.
Mais un cache est par nature volatile. Il se vide quand quelqu’un part, quand une équipe change, ou simplement quand on n’était pas là ce jour-là.
Ce que le Covid a montré
Ce cache, on l’a tous vu se vider d’un coup. Je te rappelle au bon souvenir du full remote généralisé pendant le Covid, quand il n’y avait plus de voisin ni de conversation d’à côté. On a tous des anecdotes sur le sujet, avec les réunions qui se multiplient, l’onboarding qui s’allonge et les décisions qui reviennent sur la table.
On en a conclu que le remote ne marchait pas, et depuis, l’hybride est devenu peu à peu la norme, souvent au nom de la cohésion.
Ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est que le remote n’était pas forcément le problème. Il a juste montré que certaines boîtes vivaient principalement à l’oral et n’étaient pas prêtes à fonctionner autrement. Du coup, l’hybride donne un peu l’impression de cacher un manque, puisqu’on rattrape au bureau ce qui n’a jamais été écrit.
Le remote, lui, laisse moins le choix. Il est difficile de lever la tête vers son voisin quand il est à trois cents kilomètres, alors on écrit. Et à force, on apprend à bien écrire, c’est-à-dire à poser le contexte, à dire ce qu’on a décidé et à rendre une discussion lisible pour quelqu’un qui n’y était pas, voire à enregistrer de courtes vidéos pour accompagner l’ensemble.
C’est pour ça que les boîtes avec une forte culture remote sont peut-être les mieux préparées à la suite.
Je te présente Claude, ton nouveau collègue
Et quelle suite ? Eh bien, forcément, les agents IA, ces nouveaux « collègues » (toute proportion gardée) qui font une bonne partie de notre boulot à notre place.
Eux ne lèvent jamais la tête de leur écran. Ils ne prennent pas de café et n’entendent pas les bruits de couloir, car ils ne connaissent que ce qui est écrit, qu’il s’agisse de documents, de tickets ou de code.
Donc quand une décision manque, ils ne disent pas « je ne sais pas » et devinent, avec aplomb. C’est exactement l’apparence du savoir dont parlait Socrate, et qu’on appelle aujourd’hui communément une hallucination.
Et c’est souvent là que beaucoup de projets IA se cassent les dents. On accuse la technologie, alors que le problème se trouve dans la mémoire même de l’entreprise.
Mon pari
Face à ce nouveau collègue, mon pari est que si on veut un jour des organisations dites « agentiques » à grande échelle, l’écrit va devoir redevenir la norme. Il faudra écrire ce qu’on décide, au bureau comme à distance, parce que l’oral sert à débattre et que l’écrit sert à faire durer.
Certains l’ont compris depuis longtemps, et l’exemple le plus connu reste Amazon. Chaque réunion de direction s’y ouvre sur un mémo que tout le monde lit en silence avant d’en débattre. Dans ce cadre, impossible de se permettre un mémo généré par une IA, puisque tout le monde le lit et que ça se verrait tout de suite. Cette pratique des 1, 2 ou 6-pagers est commune à toute la boîte, au point d’être devenue une seconde nature.
Plus récemment, chez lemlist, il a été imposé d’écrire à la main, sans IA, une page qui accompagne chaque note interne, avec sa réflexion, sa conclusion et sa recommandation. C’est le même mécanisme, car écrire soi-même oblige à penser et être lu oblige à en répondre.
What Else ?
Mais qu’on ne s’y trompe pas, la machine à café ou le restaurant restent (en bon Français que je suis) d’excellents endroits pour discuter et décider. Ce sont simplement rarement des endroits où l’on se souvient.
Personne ne va poser des micros partout pour tout enregistrer, comme on enregistre un Google Meet ou un Zoom (et on reparlera de l’efficacité des Granola et compagnie). Il n’y a pas de bon ou de mauvais endroit pour décider, il suffit de l’écrire.
Or, dans une culture orale, cela reste rare. La décision prise entre deux portes ne quitte jamais le couloir, et ceux qui n’y étaient pas la découvrent trop tard, ce qui crée des frictions.
C’est pour ça qu’une culture de l’écrit forte aide à passer à l’échelle avec des agents. Hasard ou non, les sociétés en full remote n’ont pas vraiment d’autre choix que de fonctionner comme ça, et les autres s’en accommodent.
Pour clore cet article, je te lance un petit test, à faire après ta prochaine réunion un tant soit peu stratégique. Si tu n’as pas écrit ce qui s’y est décidé, ni comment, pose-toi cette question : dans six mois, une personne (ou même un agent IA) qui n’était pas là comprendra-t-elle le pourquoi du comment de cette décision ?