Tu es directeur marketing et tu promptes, sûr de toi “fais-moi une stratégie de contenu.” Le résultat est une belle bouillie générique, suivie de ressentiment envers ce qui ne reste qu’un outil. Ce qui est moins visible, c’est que l’outil vient de renvoyer l’exact flou de ta propre pensée.

Le flou fonctionnel

Ce directeur n’est pas totalement incompétent. Il aura certainement survécu quinze ans dans un environnement où le flou était une stratégie viable. Les réunions l’absorbent, les équipes l’interprètent et les process le compensent. Les organisations humaines dans leur ensemble fonctionnent comme d’immenses systèmes de traduction qui transforment l’approximatif en livrable, et ce directeur n’a jamais eu besoin de dire exactement ce qu’il voulait, parce que d’autres humains comblaient les trous à sa place.

L’IA, elle, ne comble rien. Elle prend chaque instruction au mot, et quand le mot est vide, l’output l’est aussi.

Ce n’est pas un défaut du modèle, ou je ne sais quelle configuration, mais juste le premier outil de l’histoire qui refuse de deviner ce que tu n’as pas formulé.

La nouvelle rhétorique

Aristote aurait reconnu le problème. Les sophistes athéniens vendaient de la persuasion déguisée en logique, avec de beaux discours fluides, structurés, convaincants et souvent faux.

Il a dû formaliser les règles du raisonnement valide pour une raison précise. La fluidité d’un argument ne garantit rien sur sa vérité.

Les LLM reproduisent cette pathologie dans les deux sens. En aval, ils génèrent des réponses éloquentes et creuses. En amont, le prompt lui-même peut être fluide, structuré mais fondamentalement vide.

“Optimise nos process” est certes une formulation simple, mais tu pourrais la décorer qu’elle sonnera toujours comme une instruction, une absence de pensée déguisée en commande. Les sophistes modernes sont ceux qui confondent un prompt bien tourné avec une idée bien formée. Aristote dirait que le problème n’a pas changé en vingt-quatre siècles.

Ce que l’IA punit vraiment

Le consensus dit que l’IA menace la pensée humaine, qu’elle va nous rendre paresseux, dépendants et intellectuellement atrophiés. Si le problème est ancien, ce cadrage dominant ne l’est pas.

C’est le mauvais cadrage, car l’IA n’est pas un anesthésiant, c’est tout le contraire. Elle rend la douleur du flou impossible à ignorer.

La boucle de feedback est instantanée, et c’est ce qui change tout. Tu poses une question vague, tu obtiens une réponse vague ; tu reformules avec précision, et la réponse se transforme. Il n’y a pas de filtre social, pas de collègue qui interprète charitablement ton intention.

Aucun professeur, manager ou process n’a jamais confronté quiconque aussi directement à la qualité de sa propre pensée. C’est précisément pour ça que l’IA creuse les écarts au lieu de les combler. On la vend comme un outil qui augmente, mais à mon sens elle fonctionne comme un amplificateur. Ceux qui pensent clairement obtiennent des résultats incroyables, et ceux qui pensent flou obtiennent du flou tout autant incroyable.

L’aveu

Revenons à notre directeur marketing, dont le problème n’a jamais été l’outil. “Fais-moi une stratégie de contenu” est la phrase exacte qu’il prononçait en réunion depuis des années.

Et ça marchait, parce que quelqu’un dans la salle comprenait, interprétait et exécutait à sa place.

Maintenant le même gars se croit doté de super-pouvoirs, mais sous le capot l’IA ne fait que révéler sa soudaine cécité, son incompétence cette fois relative et ce que l’organisation humaine masquait depuis le début, à savoir que cette phrase n’a jamais contenu de pensée.

Chaque prompt est un aveu de ce qu’on sait vraiment, de ce qu’on veut vraiment et de ce qu’on a vraiment pensé avant de taper. L’IA n’est pas un cerveau qu’on loue, c’est un confessionnal où l’on ne peut pas mentir.

Reste à savoir qui est prêt à s’y asseoir.