Il existe une institution ou la question de l’obeissance a ete reglee dans le sang : l’armee.

Pendant des siecles, la doctrine militaire a cherche l’obeissance parfaite. Le soldat comme prolongement de la volonte du commandant. Puis sont venues les guerres modernes. Et l’armee a appris.

Interpreter, c’est tricher. Tricher, c’est travailler

Un ordre, sur le terrain, est toujours incomplet. Le general ne voit pas le ravin. Le colonel ne sait pas que le pont est detruit. Si le sergent execute l’ordre a la lettre, il envoie ses hommes dans le ravin.

Le principe : on obeit a l’intention, pas a la lettre. Le commandant dit ce qu’il veut atteindre. Celui qui execute decide comment, en fonction de la realite que lui seul peut voir. C’est ce que l’armee appelle l’initiative tactique. C’est ce que j’appelle tricher, ou le pouvoir de desobeir intelligemment.

Enfin. Une armee qui obeit parfaitement est une armee vaincue.

L’IA realise le vieux reve tayloriste

La prescription parfaitement executee. L’ecart entre l’ordre et l’action reduit a zero. Pas d’interpretation, pas de variation, pas de bruit humain. C’est le fantasme du management scientifique depuis un siecle. Et pour la premiere fois, c’est techniquement possible.

Mais les systemes complexes tiennent par leur jeu. Par leur capacite d’adaptation locale. Par les micro-ajustements de ceux qui voient ce que le centre ne peut pas voir.

Supprimez ce jeu, et vous supprimez l’amortisseur.

Plus de triche -> plus d’adaptation locale -> plus de signaux faibles remontes -> plus de correction avant la rupture. Le systeme devient rigide. Optimise pour le cas nominal. Aveugle aux exceptions.

Et les exceptions finissent toujours par arriver…

Le jour ou ca casse, et ca cassera, plus personne ne sait improviser. Les competences ont ete perdues. Les reflexes ont disparu. C’est le crash du vol Air France 447. Les pilotes, habitues au pilote automatique, ne comprennent pas ce qui se passe quand il se deconnecte. Ils ont les commandes, mais plus les competences pour s’en servir.

La servitude par l’ergonomie ne produit pas de l’oppression. Elle produit de l’effondrement. Non pas parce qu’un tyran ecrase, mais parce que plus personne ne sait tenir les choses ensemble.

Les organisations qui survivront seront celles qui auront preserve leur capacite a tricher. Leurs espaces ou des humains peuvent dire : “Je sais ce qu’on m’a demande, mais ce n’est pas ce qu’il faut faire.”

Les autres seront fragiles. Elles ne le sauront pas, jusqu’au jour ou elles le sauront.