Notre époque est marquée par l’ultra-financiarisation d’un capitalisme souvent qualifié de décomplexé, exacerbé, et poussant à l’égocentrisme.

La preuve : combien d’entreprises voyons-nous entièrement pilotées par les chiffres ? La boucle de rétroaction vers les cours de bourse semble normative, engendrant une perte de sens qui affecte les tréfonds de nos organisations, de nos générations, de notre civilisation.

Résultat :

  • La durée de vie des entreprises se réduit
  • Le chômage ne cesse de croître
  • Le capital prend tout simplement le pas sur l’humain
  • L’écart entre les plus pauvres et les plus riches est exponentiel

La norme aujourd’hui, ce sont les « licornes », ces startups du digital franchissant le seuil du milliard de dollars de valorisation. Ces mêmes licornes qui mettent en danger des secteurs entiers de notre monde, alors que — financées qu’elles sont par des capitaux privés — elles n’ont d’autre finalité que d’être revendues ou introduites en bourse.

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Un monde « tâchifié »

En soi, le digital est une interprétation extrémiste des principes du management scientifique à travers sa division, la base de ce que l’on appelle le « Command and Control ».

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De quels extrémismes parle-t-on aujourd’hui ? Ceux des processus associés au digital, la quête de la qualité totale. Ils poussent vers l’automatisation, la déshumanisation et autres disruptions du monde du travail. Ils s’essoufflent et poussent même vers les pires mensonges (GM, Volkswagen, etc.), mais ne sont étrangement jamais remis en question sauf lors de crises majeures (cas avérés de fraude, suicides au travail, etc.).

Nous n’avons finalement jamais quitté la guerre et les efforts industriels du siècle précédent. Le vocabulaire utilisé au sein de nos organisations est même révélateur — nous sommes en état d’alerte permanent (time to market, just in time, war room, etc.).

Le temps se réduit inexorablement. On abandonne certains savoir-faire au profit de l’automatisation, notant et fixant des objectifs aux employés sur la base de mesures inefficaces, générant une situation de stress et d’urgence. Même la création d’une startup ne prend plus que quelques semaines.

La richesse temporelle est inversement proportionnelle à la richesse matérielle. Plus on s’enrichit matériellement, plus on s’appauvrit en ressources temporelles. Plus les sociétés sont riches, plus les gens sont stressés.

Ajoutez à cela une complexification de nos organisations et de véritables dysfonctionnements du travail. Pour assurer la fiabilité opérationnelle et limiter les risques, les compétences clés et les décisions sont centralisées. Cela crée un goulet d’étranglement, obligeant à créer des couches hiérarchiques et des mécanismes de contrôle alimentés par une fâcheuse tendance à auto-perpétuer de nombreuses carences managériales.

Le partage de l’information se standardise et devient inutile dans la prise de décision. Les employés se déconnectent de leur entreprise, leur opinion ne compte plus, leur liberté d’action étant totalement restreinte. Il ne reste plus qu’à confier les rênes de l’entreprise à une intelligence artificielle, si ce n’est pas déjà le cas.

Dès lors, comment voulez-vous qu’ils adhèrent à des valeurs et des objectifs qui ne visent qu’à créer encore plus d’inégalités ? Plus rien ne compte sinon l’exécution aveugle de tâches totalement dénuées de sens.

Le point de non-retour ?

Nous avons atteint un stade où les complexités des entreprises atteignent leurs limites, où notre planète atteint ses limites. La seule règle reste de croître à crédit, principalement en acquérant des concurrents potentiels et en transférant certaines activités à des prestataires moins chers (créant des contrôles supplémentaires).

Les processus ne sont finalement là que pour contenir le chaos, faisant fuir les talents et la bonne volonté. La centralisation des décisions crée une culture qui empêche l’action non quantifiée, détruisant l’humilité nécessaire au partage, le courage, l’écoute, et sonnant la fin du bricolage, de l’entraide, de la collectivité et de la confiance. La soif de grandeur crée une situation d’entropie, d’autodestruction.

Ce que l’on appelle généralement « management » consiste à créer des difficultés aux personnes qui veulent faire leur travail.

D’où la question : le digital nous rend-il aveugles ? Eh bien, le digital est à la fois source de bénéfices mais, comme un médicament, peut avoir l’effet d’un poison s’il est utilisé à doses incorrectes.

C’est exactement le cas de Google. Extrêmement utile au quotidien, l’expérience que l’on peut avoir de son moteur de recherche est néanmoins différente pour chaque individu. Orienté qu’il est par notre profil, Google ne vous offrira pas automatiquement les meilleurs résultats pour vous, mais plutôt les meilleurs résultats pour ses propres intérêts. Là résident les limites d’un digital qui n’a d’autre finalité que d’alimenter cette course sans fin.

Pire, le modèle économique des GAFA se nourrit inexorablement de ce que nous sommes — c’est la raison d’être du Big Data : orienter notre paresse, nos désirs, nos pulsions, nos choix vers les services qu’ils vendent à d’autres entreprises.

Nous ne sommes plus le client mais le produit.

Dès lors, devons-nous continuer à accepter aveuglément, fascinés que nous sommes, ce que la technologie nous apporte et perdre notre libre arbitre au profit d’entreprises-États qui maîtrisent le digital ?

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